Le poids des mots

Les mots sont le matériau de l’expression humaine. Ils reflètent tous les aspects de l’existence et sont donc multiples et innombrables : l’Académie française estime le nombre total de mots de notre langue entre 100 000 et 200 000, et les dictionnaires courants en recensent environ 60 000. Mais les mots sont aussi le reflet des organisations humaines : les sociétés. Et pour être multiples, ils n’en sont pas moins, eux-mêmes, organisés. Erik Orsenna, dans La Grammaire est une chanson douce, parle à ce sujet de « tribus » de mots, comme chez les humains, qui ont chacune leur métier.

La langue française a la particularité de disposer de nombreux synonymes, qui offrent une grande précision à l’expression. Pourtant, tout semble nous amener à une banalisation du vocabulaire.

1.     Le piège de la banalité

Nous lisons beaucoup. Dans un cadre personnel comme professionnel, nous passons notre temps à consulter articles, notes, rapports, comptes rendus. De plus en plus, cette lecture a lieu sur des supports numériques : ordinateurs, tablettes, smartphones. Cette évolution nous confronte à un problème majeur : l’ennui.

Notre cerveau est ainsi construit qu’il se lasse très vite. La répétition, le rabâchage l’ennuient et anesthésient son attention. Or, que constatons-nous ? Tandis que nous lisons de plus en plus, nous nous retrouvons toujours face aux mêmes mots, aux mêmes expressions, aux mêmes tournures. Tandis que nous passons de plus en plus de temps à lire et écrire, le vocabulaire se raréfie, s’atrophie, se limitant aux mêmes termes passe-partout utilisés par mon voisin. « Faire » en est un bon exemple : voilà un verbe utilisé en tous sens, et qui semble devoir remplacer tous les verbes d’action. Mais comment éveiller l’attention si les mots que j’utilise sont toujours les mêmes ? Comment donner envie quand mon écrit est une avalanche de lieux communs digne d’un journal télévisé ?

2.     Une fenêtre ouverte sur ma pensée

Une expérience réalisée il y a quelques années confrontait un groupe d’individus à la même vidéo, montrant un accident entre deux voitures. Par la suite, chaque membre du groupe recevait le compte rendu de l’accident. Chaque texte était en tout point semblable, à l’exception d’un mot : le verbe qui évoquait le choc. Ainsi, selon les versions, les voitures se rencontraient, se rentraient dedans, s’entrechoquaient, se fonçaient dessus, s’explosaient… L’idée était la même, mais l’intensité changeait. Dans un deuxième temps, les sujets de l’expérience étaient invités à évaluer la vitesse à laquelle la voiture fautive avait percuté l’autre : alors qu’ils avaient tous vu la même vidéo quelques heures auparavant, les personnes donnèrent des réponses différentes, et on constata que celles qui avaient été confrontées, dans le compte rendu, à un verbe plus fort avaient tendance à choisir une vitesse plus importante.

Mieux : quelques jours plus tard, on rappela ces personnes pour leur demander si elles avaient observé des bris de verre lors de l’accident. Celles dont le texte comportait un verbe plus intense dirent en avoir vu. Or, de bris de verre, il n’y en avait jamais eu

Tout ceci nous prouve que le choix de nos mots n’est jamais neutre. Et un synonyme n’est pas strictement interchangeable avec un autre. Aimer, ce n’est pas chérir, qui n’est pas apprécier, qui n’est pas adorer. Les mots ont un sens, un poids. Bien les choisir, c’est permettre à mon interlocuteur de savoir précisément ce que j’ai en tête, et donc de me comprendre. Ce qui, en définitive, est bien notre objectif.

3.     Éloge de la sobriété – et d’un soupçon de transgression

Procédons en trois temps :

  • Détournez-vous des expressions trop convenues et passe-partout, des termes dont on use et abuse sans vraiment savoir ce qu’ils recoupent. Les effets de mode, les lieux communs, rien de tout cela ne soutiendra l’attention de votre interlocuteur : plus vous serez précis, plus les mots que vous utiliserez recouperont une réalité tangible, plus vous éveillerez son intérêt.
  • Évitez les pièges du mimétisme : le fait que vos collègues s’expriment tous de la même façon n’est pas forcément un atout. Affirmez votre patte. Soignez votre singularité. Le lecteur de mails, qui en a déjà reçu quarante-neuf dans la journée, sera stimulé par la fraicheur que lui apportera le cinquantième.
  • Pour autant, méfiez-vous du snobisme: le rédacteur malin fuit la pédanterie. Bien choisir son vocabulaire, ce n’est pas étaler devant tout un chacun son incroyable culture. C’est au contraire dire juste ce qu’il faut, en usant du terme qui correspond le mieux à votre pensée. Car votre objectif est d’être compris : y parviendrez-vous en utilisant des mots par trop jargonnant ou soutenus ?

Et pour finir, un petit défi à chacun : essayez de vivre une journée au bureau sans utiliser le verbe « faire » et en le remplaçant par un verbe plus précis !

 

Et, dans tous les cas, pensez à vous adapter à votre destinataire !

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